




En ce moment j'ai l'heure tardive
Mic-mac de lune sur le trottoir mais rien n'arrive
Le bitume des mots sans grand sens y poussent
Comme un lierre sauvage
L'air palpite
De pensées écrasées sur un rivage gris
Dehors entre les murs les fous cultivent
Des fleurs ahuries qui remplissent leurs pages
Il y aura toujours un réverbère noir qui m'éclabousse
- Bouge-toi, Shi !
Des ombres trop grandes s’accrochent aux formes floues des objets qui jonchent le sol. La lampe torche balaie la pièce, blafarde, aveuglante ; Shi grogne et agite la main vers son interlocuteur. Elle est accroupie dans la demi obscurité, face à un amas de tôle et de fils électriques qu’elle dénude avec les dents et relie patiemment. Finalement elle se lève, déplie son corps malingre, les allumettes qui lui servent de bras et de jambes. Ça craque. Des heures qu’elle est recroquevillée dans la même position.
- Allez !
Elle lance un regard noir au petit type bedonnant mais le suit hors de la salle sans un mot, blasée. Ils zigzaguent entre les masses sombres des autres, et la seule chose qu’ils distinguent, ce sont des paires d’yeux comme des trous blancs, avec parfois le bref éclat du métal. Il n’y a pas grand’ chose à dire, du reste ; les aboyeurs, les petits désagréments, on s’y fait. Ça glisse sur elle comme de l’eau. Ça fait un bout de temps qu’il n’y a plus d’aspérité.
Dans les couloirs, le plafond est bas et les portes se ressemblent toutes. Il n’y a rien, pas un meuble, pas un bruit ni un souffle d’air. Ils sont seuls. Les douches de lumière des néons à intervalles réguliers perturbent Shi, et elle accélère le pas pour les traverser comme si ça la brûlait. C’est un feu diffus, glacé, qui lui gèle les entrailles ; les ombres, à côté, paraissent rassurantes et chaudes. Le noir protège.
L’aboyeur, comme elle aime à l’appeler, marche loin devant sans se retourner. Il porte le vêtement réglementaire et, gris ton sur ton, ça se confond par endroit avec le mur de béton. Pas de contraste, pas de vague. Shi ne distingue que sa nuque, bout de chair échappée du carcan qu’on leur impose en haut. En haut. Son estomac s’est serré à cette pensée : dans une heure, deux peut-être, elle sera à la surface.
Ils tournent à gauche, prennent un escalier pour descendre encore plus profondément dans l’underground, et aussitôt l’odeur les frappe : viciée. Plus la plongée avance et plus le changement dans l’atmosphère est sensible. Là, en bas, il règne un froid immobile, chargé de relents d’hommes et d’humidité.
L’aboyeur a réprimé un haut-le-cœur, puis rallumé sa lampe torche. Un rictus passe sur le visage de Shi ; piètre victoire que la faiblesse de l’autre. De son faisceau effaré, il balaie la misère quotidienne des sans matricules. Leur existence, il ne la connaît que par des allusions à mi-voix.
Ils sont là, partout, allongés sur le sol pour la plupart, au fin fond du ventre de la mégacité qui, lentement, les digère. La grande voûte qui les abrite ressemble à la nef d’une cathédrale – une cathédrale aux murs noirs et suintants, coupée en deux par une longue travée qui s’enfuit tout au bout par un tunnel ; et au fond, des rails. Depuis longtemps on a abandonné ces anciennes voies pour en construire de nouvelles plus profond sous terre, avec des stations plus spacieuses et moins lugubres ;et au fur et mesure qu’on descendait les sous-sols de la ville se sont transformés en éponge. Les anciennes voies, elles ne sont guère plus bonnes que pour les rats et les fantômes.
Des fantômes, c’est bien ce qu’ils sont ; plus que la misère, la maladie ou la faim, ce qu’éclaire la lampe torche ce sont ces visages que les couleurs ont fuis, blanchis par la nuit perpétuelle à laquelle ils sont condamnés et qui en a fait des spectres.
- Ils sont où ?
- Là.
Du doigt Shi les désignent à son compagnon : un homme, une femme, un petit garçon, des inconnus perdus dans la masse. Sa famille. L’aboyeur s’approche d’eux à petit pas mais tout son corps semble y aller à reculons. Il les salue en silence puis fouille maladroitement dans sa poche ; pendant ce temps la mère attire Shi vers elle dans une étreinte muette. L’autre exhibe une petite carte plastifiée.
- Elle te ressemble vraiment, Shi, s’exclame le père. Sauf…
- Ses cheveux.
- 'Man…
"'Man" caresse les cheveux de Shi, longs et bouclés, un air de résignation horrifiée sur le visage. Sa fille se laisse faire un instant encore avant de se dégager en douceur. L'aboyeur danse d'un pied sur l'autre sans lâcher des yeux la carte d'identité, un peu usée, que le père retourne dans tous les sens en regardant alternativement la photo qui y figure et sa fille qui se tient devant lui. À s'y méprendre.
– C'est à prendre ou à laisser, finit par marmonner l'autre.
– Combien ?
– Dix mille.
A prendre ou à laisser.
Pa n'a besoin d'échanger de regard avec personne, sa décision est déjà prise. Il fouille à son tour les poches de sa veste et dégaine dix jolis billets de cent crédits. C'est plus d'argent que Sui, que Man, que tous n'ont jamais vu. Autour d'eux quelques têtes se tournent.
Aussitôt sortie la liasse a disparu dans les mains de l'aboyeur ; Shi se demande vaguement s'il ne l'a pas avalée. Un instant elle l'imagine à table, dévorant de la monnaie comme d'autres un beau rôti dégoulinant de sauce.
- Bon, allons-y...
- Fait vite, fille, dit Pa, et ils s'en vont, l'aboyeur petit et rond, la gamine fine et grandie à côté de lui, du même pas sonore qui rebondit un peu partout dans l'immense nef de pierre. Lorsqu'elle jette un coup d'oeil derrière elle Shi croit voir sa famille se tasser pour ne faire des trois silhouettes plus qu'une seule entité chaude, vivante, amie. Elle sourit. Une part d'elle voudrait rire, se moquer du pathétique de la scène pour l'étouffer à grands coups de cynisme maladroit.
Au fin fond de l'autre une grenouille croasse sa peine. Elle l'étrangle.

Hé non, je ne suis pas morte ni partie au fin fond de la cambrousse (zOMG ça existe encore des endroits sans 'ternet?!).
Du coup, il fallait bien que je me décide à pondre un nouveau billet un jour, et - corollaire important comme disait si bien un prof de math que je ne verrai plus jamais de ma vie, que la LRI soit louée pour ce suprême bienfait - qui dit billet dit contenu. Or du contenu mon bon monsieur, ça ne s'invente pas comme ça ; c'est de la sueur, du sang, des larmes, des neurones en moins sous l'effort, toussa.
Cette intro qui sent un peu le roquefort 3 ans d'âge ayant pour but de justifier un manquement aux règles les plus élémentaires du code du bon novelliste (sisisi ça se dit) : ben nan, j'ai pas trouvé de titre pour celle-là. Etant donné que ce n'est qu'un début de nouvelle en vérité (j'ai dit que je commençais beaucoup de trucs et finissais pas grand chose ?), j'ai encore le temps de trouver, je suppose. Mise à part ça, c'est la première fois que je m'essaie au récit à la première personne, et le présent n'est pas non plus ce que j'utilise le plus ; l'histoire s'y prête, et je me suis rendue compte que ça changeait totalement ma manière d'écrire.
Avis aux amateurs de nouvelles d'anticipation, c'est parti... Avis bienvenus et fortement appréciés (mais est-il besoin de le préciser ?)
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Un matin, les trottoirs sont gris.
Ou peut-être est-ce juste la brume descendue dans la basse ville, comme une couverture pelucheuse et opaque, une espèce de molleton perpétuel dans lequel baignent les pauvres hères qui vont au travail, là, en bas ; je ne sais pas, au juste. Ça s’agite, ça grouille déjà. Ça fait des petits paquets plus foncés dans la brume, pas pressés, costume noir règlementaire, on dirait des mouches. Il est presque l’heure fatidique pour les cons, celle du pointeur.
La brume, c’est un peu comme de la fumée, au final. Alors, je m’en allume une. J’aime assez l’idée d’être là, en train de me pourrir la carcasse à coups de nicotine hors de prix, pendant qu’eux se crèvent dans une de ces usines à l’air surirradié, surchauffé, surchargé de particules de métaux qui les tueront aussi sûrement que moi, je finirai cancéreux, la gorge percée, relié à une de leurs machines diaboliques – mais moi, j’aurais choisi, au moins.
Je suis un salaud ; ouais, possible.
Je lève le nez. En haut, c’est aussi terne qu’en bas. Une pâle imitation de soleil d’automne commence à se hisser timidement par-dessus les gratte-ciel. De faux nuages qui moutonnent tranquillement dans leur coin. C’est morne, la voûte céleste, franchement. Ils devraient passer la première de temps en temps, au contrôle climatique ; au moins, ça nous ferait de l’animation. Les premiers rayons, couleur vaguement jaune pâle tendance pisseux, viennent frapper brusquement les façades couvertes de miroirs qui se dressent devant moi. Ça m’éblouit, je sursaute. Le con. J’ai lâché ma clope et elle va finir sa course quelque 700 mètres plus bas. Le con.
Je descends du petit muret qui fait le tour du toit du skyscraper, m’éloigne en plissant les yeux. Il y a encore eu une de ces nuits sans fin, brûlantes et ouatées du silence trompeur de City au-dehors, tandis que nous, on a dansé, fêté, beaucoup bu dans un delirium halluciné de couleurs, de sons et d’odeurs, délicieusement orgiaque. Nos nuits sont lumineuses, elles exacerbent tout. Les lendemains ont toujours l’air fané.
Je me suis retourné et j’ai enfoncé mes mains dans mes poches jusqu’à les déformer, puis je me suis approché du mastodonte apathique qui attendait derrière moi.
- Faites-moi le ménage en bas. Je veux tout le monde parti d’ici dix minutes.
L’homme hoche lentement la tête. Il a cligné plusieurs fois de ses petits yeux porcins avant, pour se sortir de sa torpeur. Même pas foutu d’être matinal, avec ce que je lui paye.
Note personnelle : s’assurer qu’il soit foutu à la porte avant la fin de la semaine.
- Ah ! Et il y a une fille dans ma chambre… Cristal… Christelle… Quelque chose comme ça. Offrez lui du café et mettez-la moi dehors.
Alors qu’il se retourne pour franchir les battants de verre qui séparent le toit de mon duplex, j’ai juste le temps de repérer son matricule, sur un badge au milieu de la poitrine : M78 quelque chose – les autres chiffres m’échappent ; mais qu’importe, ça suffira. J’entends les pieds de M7 résonner lourdement dans l’escalier. C’est bien, les fêtes, mais les tas de corps hagards qui ronflent à même le sol dans mon salon, moins. Comme la gosse dans mon pieu ; quel âge avait-elle, au juste, seize, dix-sept ans ? Quelque chose de ce genre. Les joues rebondies, la peau hâlée. Docile. Pas vraiment belle mais elle sentait bon, au début au moins. Je n’ai pas pris de douche, je réalise qu’il y a encore sa sueur sur moi. Répugnant.
Je suis un salaud ? Non, pas cette fois-ci. Ce n’est pas que j’ai envie de briser les cœurs des gamines, j’aime juste ma solitude. Quand on vit au milieu de 300 millions d’habitants entassés dans une mégalopole de quelques milliers de kilomètres carrés, être seul devient un luxe que peu peuvent se permettre, alors s’il y a des dommages collatéraux, tant pis.
Kirsten… Oui c’est ça, Kirsten avec un K, a-t-elle dit ; le district de Kanterbay. Ca me ramène à ces histoires de matricules. La première lettre vaut pour l’endroit de naissance, ensuite c’est la date et l’heure ; et, s’il y a plusieurs individus avec un matricule identique, une lettre aléatoire pour les différencier. Ce système a été instauré il y a une éternité maintenant pour remplacer les antiques patronymes ; et honnêtement, c’est beaucoup plus simple ainsi.
Alors pourquoi les gens persistent-ils à se choisir un prénom ? C’est barbare. Non, plus que ça, c’est régressif, un vrai refus de la modernité.
Je n’ai pas eu besoin de faire un quelconque choix, pour ma part. Par une coïncidence étrange le début de mon matricule ressemble de lui-même à un prénom. Nate. N-8. Northern Winghings, un 8 avril. Les gens trouvent ça cool, en général, mais ça ne m’a jamais fait ni chaud ni froid.
Je suis retourné me poster sur le petit muret, face au vide ; je savoure le début de vertige qui me prend toujours. Ma solitude et une nouvelle cigarette, aussi.

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